Plusieurs points de vue sur la loi sur la fin de vie et l’aide à mourir.

Claire FOURCADE
« Aide à mourir : ultime recours ou nouveau projet de société ? »
Pour Claire Fourcade, médecin en soins palliatifs, et les co-signataires de ce texte, « l’aide à mourir » sur laquelle les députés s’apprêtent à voter n’a rien d’un ultime recours face à des cas exceptionnels. Elle ouvre la voie à « un changement sociétal où « l’aide à mourir », euphémisme plus acceptable que la trop connotée « euthanasie », deviendrait à terme la norme pour mourir ».
« Nous nous trouvons donc avec un texte parmi les plus permissifs au monde qui nous conduira, sans doute possible, à des chiffres comparables à ceux du Canada où les euthanasies représentent, 10 ans après le vote d’une loi présentée à l’origine comme un « ultime recours », plus de 5 % des décès. Ces chiffres ne peuvent plus traduire une « exception » mais représentent davantage un changement sociétal où « l’aide à mourir », euphémisme plus acceptable que la trop connotée « euthanasie » deviendrait à terme la norme pour mourir.
Nous sommes en démocratie : les deux choix sont possibles. Un député a pu dire qu’il ne trouvait pas choquante la perspective de ces 50 000 euthanasies. Soit. Mais nous devons faire ce choix les yeux grands ouverts car nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. Ce texte n’est pas celui d’un ultime recours pour des cas d’exception mais bien un changement de projet de société. La gravité de la question mérite qu’elle soit clairement posée. »
Texte cosigné par Annabel Desgrées du Lou (membres du Comité national d’éthique – CCNE), Dominique Quinio (ex-membre du CCNE), Christine Blanc-Patin (présidente d’un établissement de soins palliatifs), et Jeanne François Hutin
Le Monde 23/02/2026

Fabrice GZIL
En dépit des progrès de la médecine, certaines souffrances sont inapaisables.
« Pourquoi, alors, une proposition de loi relative à l’aide à mourir ?
Parce que notre cadre légal actuel ne permet pas d’apporter une réponse satisfaisante à toutes les situations. Il permet, en toute fin de vie, de mettre en œuvre une sédation profonde et continue, d’ »endormir » les patients dont le décès est prévu à très court terme – de quelques heures à quelques jours –, lorsque ceux-ci éprouvent des souffrances réfractaires ou insupportables.
Il ne prend pas en compte la situation des patients au stade avancé ou terminal d’une maladie qui éprouvent des douleurs ou des souffrances réfractaires, mais dont le décès est prévisible à moyen terme – et non à court terme ».
Fabrice Gzil est professeur de philosophie et de bioéthique.
Tribune au « Monde » 20 janvier 2026

Jean-Pierre LEGOFF: L’émotion et la compassion ne peuvent suffire à légitimer la vie.
Mais dans certains cas la souffrance peut être insupportable…
« Oui mais c’est d’abord le manque criant de soins palliatifs qui est en question. Le personnel soignant en témoigne : une demande de mort cesse la plupart du temps quand on soulage la souffrance ».
Un consensus semble se dessiner en faveur de ce projet de loi ?
« La demande législative a été faite en s’appuyant sur des cas extrêmes avec le choc que produisent la vision de la déchéance physique et la souffrance. Mais l’émotion et la compassion, pour importantes qu’elles soient, ne peuvent suffire à légitimer une loi qui consiste à administrer médicalement la mort et qui aura des effets immaîtrisables ».
Des garde-fous sont malgré tout prévus
« Qu’on le veuille ou non, dans une société obnubilée par l’économie et la performance, le message de mort que contient ce projet peut amener les personnes âgées et les plus faibles à se sentir de trop. Peuvent s’y ajouter les pressions insidieuses qui incitent à en finir au plus vite pour ne plus être une charge vis-à-vis de ses proches et de la société.
Avec ce projet de loi instituant l’euthanasie et le suicide assisté, les politiques et l’État ouvrent une nouvelle boîte de Pandore ».
Interview de Jean-Pierre Le Goffe sociologue et philosophe.
Ouest-France, 27-28 avril 2024

Gabriel RINGLET « Décider d’une sédation en fin de vie est aussi grave qu’accepter une demande d’euthanasie »
« Je veux évoquer, c’est très différent, la sédation palliative appelée aussi « sédation en fin de vie », qu’on ne peut administrer qu’à un patient dont l’espérance de vie ne dépasse pas un temps très limité et qui se trouve clairement en phase terminale. On l’ »endort » et on le rend « inconscient » jusqu’à son décès. N’est-ce pas une décision grave ? […]
Alors qui est soulagé ? Autrement dit, la sédation pose d’énormes interrogations. Tantôt elle va précipiter le décès tantôt elle gardera le patient endormi pendant huit à dix jours. Mais dans tous les cas, elle interrompt le cheminement et endort volontairement une part significative de son être-au monde. A à ce titre, est-elle vraiment une meilleure solution que l’euthanasie ? […]
On se trouve là, de toute évidence, devant une euthanasie en quelque sorte diluée, une euthanasie qui préfère se cacher sous le mot « sédation », mais avec cette circonstance aggravante que le sens même posé de l’acte n’est ni honoré ni exposé à la parole. Or c’est pourtant là que réside la grandeur de l’être humain, dans sa capacité à rendre compte de ses choix en se hissant gravement à la hauteur de l’enjeu […]
Il me semble que lors d’une euthanasie assumée en pleine lumière et vécue en équipe, où je reste à l’écoute du patient dans l’échange et la présence jusqu’au bout, je me sens et me trouve, finalement, bien plus en phase avec l’esprit de soins palliatifs […] »
Gabriel Ringlet, « Vous me coucherez nu sur la terre nue », Ed. Albin Michel, 2015.
Gabriel Ringlet, écrivain et théologien intervient dans un centre de soins palliatifs en Belgique.